Note d'intention

Sur scène, 10 à 20 personnes, dont on sait qu'ils ne sont pas danseurs, des tapis avec des marques sans cohérence visible et un compteur qui suit une pulsation assez lente. Le groupe suit les marques. Peu à peu il s'ordonne en suivant des parcours : c'est difficile parfois, on le voit sur l'écran vidéo qui montre des visages, qui met en exergue des croisements, des frôlements : les non danseurs jouent, concentrés. Deux autres personnes évoluent dans le collectif, manipulent des tapis, se connectent ou se déconnectent au groupe ; ces deux là sont danseurs, c'est sûr. Puis les déplacements font place à des gestes : le groupe se montre attentif. L'écriture chorégraphique leur propose de nombreuses situations, mine de rien, on les imagine en attente, spectateurs, danseurs, au travail ou oisifs, manifestant ou s'amusant. Mine de rien encore, les individualités s'effacent pour faire corps, chorale. Les règles du jeu sont parfois claires, parfois difficiles à discerner.

Que représentent-ils? Par quelles forces sont-ils régis? Moutons de Panurge ou personnalités propres?


Etes-vous donc ? est un projet chorégraphique de David Rolland pour un public assis regardant une scène sur laquelle évoluent 10 à 20 « spectateurs préparés » et deux danseurs professionnels.

Origine

« Etes-vous donc le seul spectateur de vos chorégraphies ? » est une question qui a souvent été posée à David Rolland, chorégraphe de la compagnie du même nom. En effet, depuis juin 2004, David Rolland écrit des carnets qu’il distribue au public venu participer à ses spectacles. Ainsi, les pièces Les lecteurs et C’est bien d’être ailleurs aussi ont invité tous les spectateurs présents à prendre à bras le corps l’expérience d’être danseur en suivant les indications des carnets/modes d’emploi. Ces propositions résultent de l’hypothèse incongrue suivante : à tous moments, nous participons tous à une chorégraphie faite de la somme de nos chorégraphies individuelles. Pour étayer son propos, David Rolland crée un déplacement : tout le public devient un corps dansant à l’aide de gestes et déplacements faciles à exécuter.

Les chorégraphies collectives organisées par le chorégraphe ont toujours été conçues pour être des moments à vivre physiquement à l'intérieur du groupe et non à regarder. Cependant, David Rolland s'est souvent placé en tant qu'observateur extérieur de ses chorégraphies et les images créées par le groupe en mouvement ont soulevé plusieurs questions :

- Que peut représenter aujourd’hui l’idée de regroupement?

- Où en est-on avec la singularité ?

- Qu’est-ce qu’une action collective ?

- Comment la danse collective, qui a pu rassembler socialement autrefois, existe-t-elle au XXI siècle ?

La réponse envisagée est la création début 2009 de « Etes-vous donc ? ». Ainsi, « Etes-vous donc ? » est une pièce chorégraphique pendant laquelle 10 à 20 « spectateurs préparés » et 2 danseurs évolueront sur le plateau. Cette pièce s’inscrit au sein d’un dispositif multimédia qui est à la fois moteur des chorégraphies et qui propose un autre point de vue pour les spectateurs. Il s’agira alors, grâce à la danse, de créer des « images » du groupe pour s’interroger sur le sens des regroupements/attroupements possibles.

- Pourquoi se réunit-on ?

- Qu’est-ce qui fait qu’avec notre corps nous exprimons l’idée du « nous » tout en continuant à pouvoir dire « je » ?




Les spectateurs préparés

Les spectateurs préparés sont un groupe de 10 à 20 personnes, recruté par l’organisateur, étant soit un groupe constitué (association, corps de métier), soit des personnes recrutées par le théâtre, n’ayant pas une pratique de la danse. Pour participer au spectacle, ces personnes suivront une « formation » de 2 fois 3 heures l’avant-veille et veille du spectacle afin d’apprendre « les règles du jeu » de « Etes-vous donc ?».

Mettre en mouvement

Pour mettre le groupe en mouvement, un des enjeux de « Etes-vous donc ?» est de créer des moteurs de chorégraphies. Nombreuses sont les pistes : imitations des danseurs, de vidéos, suivis « corporels » de signaux lumineux ou sonores. Un des moteurs essentiels sera la gestion de l’espace et des déplacements via des « tapis chorégraphiques » sur lesquels sont dessinées des marques que les participants suivront. On peut considérer ces tapis comme un espace de madison géant. Ainsi, les spectateurs préparés sont guidés pendant toute la durée du spectacle et suivent une partition précise.

Celui qui est sur scène, c'est moi…

Tour à tour, ces moteurs chorégraphiques pourront être considérés comme des épreuves, des jeux, un parcours incohérent ou quasiment mathématique. Vu de l’extérieur, ces « jeux chorégraphiques » pourront être faits de règles très lisibles dans lesquelles le public pourra facilement s’identifier (celui qui est sur scène, c’est moi qui suis assis dans mon fauteuil) et des règles indécelables créant le mouvement « comme par magie ».

La danse des « spectateurs préparés », hormis la latitude propre à chacun d’interprétation des consignes, sera donc très écrite. La partition des deux danseurs vient en contrepoint de la danse du groupe pour créer des individualités fortes. Charge à eux d’improviser, de se glisser dans les interstices du groupe, afin de « déranger » les mouvements d’ensemble. Une des idées de cette pièce est de créer des hasards heureux : où comment, la danse des deux interprètes vient compléter, terminer, répondre aux mouvements du collectif.

Le multimédia lumière/vidéo > un autre point de vue, de l’individu au groupe

L’outil vidéo viendra apporter d’autres points de vue au fur et à mesure du déroulement de la pièce : partir de la singularité pour aller vers le groupe, puis vers un jeu plus abstrait avec l’espace. Une caméra mobile viendra chercher des images au plus près des danseurs confrontés à la difficulté des premiers pas, des passages difficiles. De la même manière que la vidéo, ce trajet de la singularité à l’abstraction du groupe sera accompagné par la lumière.

Successivement, le groupe joue, manifeste, attend, s'impatiente, est mis à l'épreuve ou devient corps de ballet. Avec « Etes-vous donc ? », David Rolland propose donc une véritable expérience de la scène à ces 10 à 20 personnes : c’est comme si une partie du public devenait acteur : les volontaires prennent pour un instant la figure du danseur. La conclusion du spectacle sera sans doute une invitation : il est envisagé que les spectateurs puissent rejoindre l'espace scénique pour faire corps avec le collectif, éprouver l'écriture chorégraphique.

« Etes-vous donc ? » : est-ce une pièce politique? Une apologie du madison?